Je suis tombée sur le dossier du Monde des livres (Enquête, Mots clés et Verbatim) sur les agents littéraires... Oui, je sais, le Monde des livres, bof ; toutefois, le dossier en question n'est pas dénué d'intérêt. Tout d'abord parce qu'il s'ouvre sur une fort bonne question :

« Je suis triste que les auteurs français ne s'exportent pas mieux. Je sais qu'il y a beaucoup plus d'écrivains français contemporains intéressants que les rares qui parviennent à la connaissance des lecteurs américains. » Exprimé dans Le Monde des livres (daté du 6 octobre) par Andrew Wylie, l'un des agents américains les plus craints, ce jugement a piqué au vif la profession. Les éditeurs français ne posséderaient-ils pas le savoir-faire nécessaire pour offrir à leurs auteurs la carrière internationale qu'ils méritent ?

Ah ah ah. La question pour moi serait plutôt : les éditeurs français se donnent-ils la peine nécessaire pour offrir à leurs auteurs la carrière internationale que certains méritent ? Et la réponse, donc : je n'en ai pas l'impression !

Attention, que je me fasse bien comprendre : je ne dis pas non plus que la solution serait le recours systématique à l'agent. Et je ne veux pas faire de généralités, je suis sûre qu'il y a des services de cessions de droits qui font très bien leur boulot, c'est juste qu'ils se cachent bien. Mais pour moi, la prise de conscience est urgente : l'édition française doit cesser de se reposer sur le « prestige historique » de la littérature française et se bouger un peu plus le cul pour défendre ses auteurs.

Depuis que je travaille pour une maison allemande, un gros groupe qui plus est, j'ai l'impression que sur certains aspects, je réapprends carrément l'édition. Et je redécouvre l'édition française d'un point de vue extérieur : le résultat n'est pas fameux, non.

Pour vous expliquer un peu le contexte, mon boulot est de convaincre mes chefs de traduire plus de livres français. Je suis donc amenée à être en contact avec des services de cessions de droits, ou dans les plus petites structures, aux éditeurs eux-mêmes. Je m'y attendais : je suis beaucoup mieux reçue dans lesdites petites structures, qui sont en général spécialisées (en littératures de l'imaginaires dans mon cas) et peu habituées pour certaines à être sollicitées de la sorte. Je ne veux pas jeter la pierre à celles-ci, encore qu'il n'y a jamais rien à perdre, pour un « petit », à passer par un sous-agent pour faire sa pub à l'étranger.

Mais alors les grosses structures, boudiou.

J'ai eu tous les cas :

  • L'incompétence crasse : la responsable droits étrangers est contente qu'une maison allemande manifeste son intérêt, mais elle n'a pas lu le livre, ne le lira jamais et n'y portera jamais le moindre intérêt, parce que c'est de la beurk-SF, mais elle essaie tout de même pathétiquement de vendre sa came, en griffonnant sur une carte qu'elle joindra au SP deux trois phrases passe-partout pompées sur l'argu. Bon, ça c'est le moins agaçant, au moins elle s'est donné un peu de peine.
  • La fin de non recevoir, à savoir l'impossibilité de joindre un hypothétique service des droits étrangers et de passer le barrage du standard (où personne ne sait ce qu'est un service des droits étrangers, ohé les gens, vous bossez dans une maison d'édition), à part pour atterrir dans d'autres services d'où l'on se fait irrémédiablement jeter comme une malpropre. J'évoque là une très grosse maison d'édition parisienne...
  • Le je-m'en-foutisme absolu : vous voulez acheter un de nos livres ? Oui, c'est bien. Quoi, vous voulez un SP ? Pff, chier, on a pas que ça à faire. Pardon ma grosse, tu es responsable des cessions de droits à l'étranger, c'est bien ça ? En tout cas, on peut dire que tu sais parler aux éventuels futurs clients...
  • Le fonctionnalisme minimaliste : tu demandes un ouvrage, tu l'as quatre jours plus tard, tout nu, pas un argu, pas une carte de visite, pas un chiffre de vente (ouh la la, c'est secret), tu te démerdes, tu ne sais même pas qui joindre au cas où. Il n'y a aucun suivi du dossier, l'envoi a été fait par un stagiaire à qui on a demandé d'expédier l'affaire dans les deux sens du terme. En général, ça suit le "je m'en foutisme absolu", cf. point précédent.
  • Le report de responsabilité, là encore dans une très grosse maison : quoi, comment ça vous voulez un de nos livres ? Mais vous avez un scout en France, vous voyez avec lui, merde, c'est pas mon boulot ! Hum, premièrement, un scout en France ne bossera jamais que pour la littérature générale, deuxièmement il faudrait qu'il sorte sa tête du bol de coco, troisièmement il n'est visiblement pas le seul à ne pas justifier son salaire.
  • La bureaucratie absurde : heu oui alors vous nous avez dit que vous vous intéressiez pour tel livre, ça nous rend très heureux, mais en fait on ne l'exploite plus. Comment ça, vous ne l'exploitez plus, il est toujours en vente, il est bientôt repris en poche, c'est un titre qui marche, que voulez-vous dire ? Oh bah il est sorti y'a un bout de temps donc on a décidé qu'on ne l'exploitait plus en droits étrangers, on ne cherche plus à le vendre, vous comprenez, on peut plus bosser sur tous nos titres, y'en a trop, ah ah, alors on s'occupe que des nouveautés. Heu, attendez, c'est un livre que j'ai lu, que j'aime, que je veux défendre auprès de mon employeur, c'est moi qui vous le réclame, ça peut vous rapporter des sous si on l'achète, elle est où votre part de boulot dans tout ça ?

Passons, sinon, je vais donner l'impression que je n'en veux qu'aux services de droits étrangers, alors que 1) c'est un problème de ressources humaines, 2) mon ressentiment est bien plus général et 3) certains sous-agents se comportent exactement de la même manière, surtout ceux qui ne servent que de « boîtes aux lettres » pour diverses maisons françaises et qui tentent de nous faire croire qu'ils défendent avec beaucoup de conviction intime les 948 livres de leur catalogue.

Mon impression est-elle faussée par le fait que je travaille dans le secteur des littératures de l'imaginaire ? Peut-être. Mais je constate qu'à chaque fois qu'on déplore que « les auteurs français du secteur en question ne sont pas visibles à l'étranger » (comprendre : hors pays francophones), on enchaîne par « bah ouais mais c'est impossible de s'imposer sur le marché anglo-saxon ». Pardon, les gens ? Hello ? Peut-être qu'aux Etats-Unis, on pense qu'il n'existe qu'un seul pays au monde, les Etats-Unis ; mais en France, on considère donc qu'il n'en existe que deux, Nous et l'Anglo-Saxonnie.

Je ne vois que deux maisons d'éditions spécialisées dans l'imaginaire qui font un réel effort pour vendre leurs titres à l'étranger, dont une avec succès. (Et ceux qui se bougent ne sont pas forcément ceux que l'on pense.) Ce sont deux moyennes structures. Les petits n'ont soi-disant « pas les moyens ». Les gros, pour lesquels l'imaginaire n'est qu'une petite part de la production, ne veulent visiblement pas se donner la peine. Quel constat !

J'espère être pessimiste, j'espère que les choses vont bouger, j'espère même assez naïvement qu'il y a des opportunités professionnelles dans ce secteur, et pas seulement pour les « jeunes diplômés d'école de commerce qui ont une bosse littéraire » comme le dit un directeur d'agence. Mais quelque part, je n'y crois pas trop. Il ne reste plus qu'à aller voir ailleurs si l'herbe est plus verte. Et à y rester le cas échéant.